La Vieille Anglaise et le continent, Jeanne-A DEBATS

Dans un futur proche, il est possible de cloner l’être humain. Non seulement physiquement, mais aussi intellectuellement. Mais l’expérience est dangereuse avec un fort taux d’échec. Pourtant, c’est le choix que fait le docteur Ann Kelvin. A ceci près qu’au lieu d’un nouveau corps humain, elle choisit celui… d’un baleineau de cinq tonnes.

Lorsque Marc Sénac retrouve Ann après plusieurs années de silence, elle est âgée, malade et attend la mort cloîtrée chez elle. Après pas mal de discussion et de mise au point, il arrive à la convaincre de subir une mnèse vers le corps d’un baleineau afin d’aider la recherche concernant l’écologie marine. La conscience d’Ann sera donc copiée et intégrée à celle de l’animal, mort depuis peu, afin que le transfert se fasse sans problème.
Commence alors pour Ann une aventure sans précédent.
Elle qui a toujours défendu l’univers marin, parfois de manière extrémiste, va enfin pouvoir contribuer à sa compréhension en faisant parvenir à l’organisme de Sénac des informations de première main, notamment sur les cétacés.
Alors qu’elle marque ses congénères d’une toxine, simplement en se frottant à eux, elle rencontre celui qu’elle va baptiser 2x2x2. Il va lui faire découvrir le Continent Cétacé et ensemble ils vont mettre à jour un important trafic mené par des humains sans scrupules.

Il s’agit ici non d’un roman, mais d’une Novella. Donc, un court roman. Ou une longue nouvelle…
Écrit par un auteur français, ce texte a reçu déjà deux prix importants dans le monde de l’imaginaire (Prix Julia Verlanger 2008 et Grand Prix de l’Imaginaire 2009 en Nouvelle Francophone). Et selon moi, il les mérite amplement. C’est un récit d’anticipation rondement mené, très agréablement écrit avec des personnages bien trempés (peut-être un peu trop, éventuellement).

J’ai suivi avec intérêt l’aventure d’Ann dans le corps de cette baleine, devant réapprendre tous les automatismes liés à sa nouvelle condition, dont le langage. Avec les réflexions d’un adulte dans le corps d’un enfant.

Petit à petit, après le premier élément de surprise passé, on s’habitue au style de l’auteur, entre le voyage d’Ann et les flashback sur sa formation préalable, les informations sur la mnèse et l’histoire personnelle de Marc Sénac. Le tout reste très cohérent et d’une grande richesse.

J’ai particulièrement apprécié le débat écologique soulevé concernant la chasse illégale et la consommation de baleine dans divers pays du monde. Malheureusement, l’homme est homme, prédateur indifférent à son environnement, plus souvent enclin à le détruire qu’à le préserver. Pas de langue de bois ni de sentimentalisme malvenu ici. De toute façon, en un peu moins de quatre-vingts pages, il n’y a pas le temps de développer ces aspects…

C’est après avoir lu les critiques faites sur plusieurs blogs que j’ai connu l’existence de ce texte et cherché à le lire. Avec un grand plaisir, devrais-je préciser…

Pourtant, je suis également assez d’accord avec certaines remarques lues notamment ici. Surtout en ce qui concerne le caractère d’Ann, en fait. Pour connaître une ou deux personnes avec ce penchant dictatoriale affirmé envers leurs proches, je dois avouer que parfois la main me démangeait. Mais au contraire, ça a renforcé mon attention sur la lecture, voulant savoir comment l’auteur jouerait ce personnage jusqu’au bout.

Pour conclure, une très bonne lecture, un bel ouvrage avec une couverture superbe et une histoire qui m’a intéressé. Je pense que je vais le faire voyager… :)

Vieille Anglaise

DEBATS Jeanne-A, La Vieille Anglaise et le continent, Griffe d’Encre, Coll. Novella, 2008, 77 p.

 

 

 

Extrait :

Elle avait choisi le corps d’un très grand mâle.

À son âge, elle ne tenait pas à assumer les conséquences du rut dans la peau d’une femelle dont le partenaire atteindrait les quarante tonnes en moyenne. En milieu aquatique, qui plus est, alors qu’elle n’avait déjà guère d’expérience à l’air libre. Et le peu qu’elle avait n’était pas vraiment concluant, c’était le moins qu’on puisse dire.

Le docteur Ann Kelvin chassa ses vains regrets par son évent. Un geyser d’air et d’eau d’une demi-douzaine de mètres emporta les rêves rapiécés et le romantisme suri qui avaient survécu à quatre-vingts années parmi les hommes. L’animateur du Marineland assis en tailleur sur le rebord d’émail bleu en fut trempé jusque dans ses sandales. En cette fin mai, c’était une douche assez fraîche, mais il rit et agita sa casquette avec enthousiasme tandis que les premières vannes s’ouvraient.

La nageoire caudale du grand cachalot battit avec douceur les vagues qui arrivaient dans la piscine. Devant lui, les écluses s’emplissaient une à une, et l’odeur des eaux du large lui parvenait de plus en plus forte, de plus en plus attirante. La peau épaisse et blanche, qui l’avait fait appeler évidemment Moby Dick pendant la première partie du séjour – jusqu’à ce que le responsable du projet s’avise des résonances sinistres et péjoratives de ce surnom –, frissonna lentement, une petite vague de rides qui parcourut dix-huit mètres de la queue puissante à l’énorme tête en forme de rostre. Ann ouvrit la gueule et laissa le goût des créatures marines et des carburants dégazés emplir la vaste ouverture ceinte de dents impressionnantes.

Oh, Seigneur, rien que pour cela, ce goût de sel et d’algues explosant dans sa bouche en étincelles minuscules et brûlantes de vie, rien que pour cela, vraiment, elle avait eu raison de dire oui !

 


7 commentaires

  1. SBM dit :

    Bon, je vois que je reste seule dans mon camp… contente quand même que cette lecture t’ait plu

  2. Yohan dit :

    Aurais-tu trouvé ta lecture de 2008 dans le domaine de l’imaginaire ?!?
    Si oui, je vais attendre un peu avant de le lire ;-)

  3. coeurdechene dit :

    Peut-être Yohan…
    Ce qui me gêne, c’est que ce texte a déjà reçu deux prix…
    Je demanderais à Laurence si ça passe les présélections :)

  4. J-A D dit :

    en fait j’en ai reçu trois ;)
    *(des prix)
    (je peux donc largement survivre sans un quatrième ;) )
    bon
    d’abord je tiens à vous remercier tous (es) pour vos critiques, c’est comme ça qu’un écrivain avance :)
    (si si même madame Mesimaginaires!)
    (sauf que je ne suis pas charmante mais bon. )

    j’aimerai toutefois apporter mon grain de sel si vous le permettez :
    oui mon héroïne est antipathique, mais il ne pouvait en être autrement.
    d’abord pour éviter l’horrible « les trop gentils humanitaires contre les vilains pas beaux pollueurs et assassins »
    ensuite parce que je ne crois pas que certains grands sacrifices, certaines très bonnes mauvaises actions, certaines décisions drastiques, puissent être commises par des « gentils », par des gens « attachants ».

    et merci encore à vous
    J-A D

  5. coeurdechene dit :

    Merci à vous d’être passé sur ce modeste blog.
    Je comprend la volonté d’affirmer le caractère d’Ann. Je supposais bien que c’était dans un but précis, mais merci de l’avoir précisé.
    Et je suis tout à fait de votre avis, il y a des décisions ou des circonstances précises dans lesquelles seules les personnes ayant un caractère marqué et, dans un sens, impitoyable, pourront apprécier la situation et proposer la réponse adaptée. Quitte à se sacrifier.

    Quant au Prix évoqué plus haut, il s’agit du Prix Biblioblog qui tiendra cette année sa troisième session. Je vous invite d’ailleurs à vous rendre sur le site (http://biblioblog.fr) afin, si vous le souhaitez, d’en savoir plus.

    Au plaisir de vous relire (ici, et dans d’autres œuvres :) )

  6. Pierre dit :

    L’idée est très amusante ! Maintenant on pourrait imaginer l’inverse : une baleine qui intègre le corps d’un humain, mais avec l’esprit d’une baleine…
    …ah, on me dit que ça se fait régulièrement…
    ;-)

  7. sylvie dit :

    Ce livre avait tout pour me plaire… et pourtant… Je n’ai pas vraiment réussi à accrocher:(

Répondre

thedailyprophet |
Hanitra |
pas d'histoires entre nous |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | journal de la guenon du bou...
| meslivrespreferees
| sandys6