Le monde était jeune

Hier soir, nous avons repris notre atelier d’écriture.
Après notre soirée de lecture publique il nous tardait de retourner dans nos mondes retrouver les histoires qui n’attendent que nous pour sortir sous nos plumes.

Bien sûr, il y a toujours une consigne…
Celle d’hier, je dois l’avouer, m’a laissé un peu perplexe… les cinq premières minutes.
Nous avons écrit chacun un verbe sur un papier. Nous étions huit, il y eut donc huit verbes : Polliniser, Rêver, Asticoter, S’épanouir, Ourdir, Chuter, Ensemencer, Dissimuler.

Avec ceux-ci, il fallait construire une histoire, toujours en 45 minutes, répondant (ou non, d’ailleurs) à la question suivante :
« Mais où va le blanc de la neige quand elle fond ? »
J’ai utilisé tous les verbes, et je me suis donc amusé à répondre à cette question… en recréant le monde.
Comme toujours, j’attends vos commentaires et vos appréciations !

 

« Dis-moi, mais où va la neige quand elle fond ?
- Tu en as de ces questions ! Comment tu veux que j’le saches ?
- Ben, c’est toi qui as toujours réponse à tout et qui dit que tu sais tout sur tout… Alors voilà, j’ai vu de la neige sur les montagnes et je me posais la question. Et comme tu sais tout, ben j’me suis dit que tu saurais.
- Eh ben non, je sais pô. Mais par contre, je sais où on pourra avoir la réponse.
- Ah ? Où ?
- Chez Dare… le Barde.
- Le vieux machin ?
- Il est vieux, mais il est bien ! »

*******

« Où va le blanc de la neige quand elle fond ? C’est bien ça votre question ?
- Oui monsieur !
- Hmm… dur dur… Vois-tu, je t’aurais plus volontiers expliqué par quel stratagème les montagnes communiquent entre elles. Mais je dois bien avouer que là, c’est plus difficile.
- Alors vous savez pas ?
- Je n’ai pas dit ça ! Juste que ça sera plus difficile à expliquer. Mais en fait, je ne vais pas vous l’expliquer. Vous allez vous allonger, là, sur le tapis. Oui, là. Prenez un coussin aussi. Et maintenant, fermez les yeux. Nous allons rêver ensemble. »

*******

Dare, assis près du feu, prend son luth et tandis que ses doigts courent sur les cordes, murmurant des sonorités inédites aux deux enfants allongés, il ferme les yeux et  »meumeume ». Doucement d’abord, puis plus fort, en une douce mélopée. Lorsqu’un rythme s’impose enfin à lui, il ouvre les yeux. Et raconte.

*******

Il y a bien longtemps, quand le monde est devenu monde, avant que le père de mon père porte ses langes, les montagnes étaient hautes et belles. Elles jouaient entre elles, s’épanouissaient d’années en années en se parant de leurs plus beaux rochers.
Le monde était jeune et les hommes avaient peur des montagnes.
Il faut dire que pour qui les a entendu chanter à la pleine lune, la nuit prend tout à coup une autre dimension. Et lorsqu’elles jouent à  »Qui chute ? »…Bref, le monde était jeune. Et les hommes avaient peur des montagnes.

Tous les hommes.
Tous, sauf un. Car il faut bien qu’un homme fût assez hardi pour découvrir leur secret.
Kalaan était jeune, et fort, et il n’avait pas peur des montagnes.
Il les voyait jouer, il les entendait chanter, il les comprenait et les aimait.
A l’époque où les abeilles vont sur les fleurs. Quand elles font le… la… le chose, là… elles… vous savez…
« Elles pollinisent ?
- C’est ça, merci. »
Donc à cette époque là, de bon matin, tandis que le soleil pâle ourdissait quelque mauvais coup à l’encontre de la lune, dissimulée dans les jupes de sa mère… D’ailleurs, il faudra que je vous raconte une fois comment le soleil a fait peur à la lune en cachant toutes les étoiles… Vous savez, la lune a peur du noir… Enfin, bref, où en étais-je ?
Euh…
Ah, oui, ça y est.
De bon matin, Kalaan prit son bâton et s’avança sur le sentier qui serpente au milieu des alpages.
Je vous ai dit qu’il n’y avait pas d’hiver ? Non ?
Ah.
Donc à cette époque, le monde était jeune encore et l’hiver, comme nous le connaissons, n’existait pas. Pas plus qu’il n’y avait d’été. Température moyennes tout le temps, mais les animaux avaient déjà un rythme bien à eux.

Kalaan marcha longtemps. Il eut faim et il eut soif. Mais sur sa route, il trouvait toujours de quoi apaiser son corps. Les champs ensemencés ne manquaient pas, puis se firent plus rares à mesure qu’il gagnait en altitude.
Il entendait les montagnes chanter. Il sentait la terre trembler sous ses pas quand elles riaient.
Le monde était jeune, et Kalaan ne craignait pas les montagnes.

Vint la nuit, puis un jour puis une autre nuit et une autre journée.
A la troisième nuit, Kalaan s’arrêta. Il était si haut qu’il était au-dessus des sommets et sa vision s’étendait jusqu’au bord du monde. Il grelottait et sa respiration se transformait en buée, puis en flocons qui retombaient sur la montagne.
Le monde était jeune et il n’avait encore jamais plu.
Mais quand les montagnes, curieuses, virent les flocons, elles trouvèrent ça tellement beau qu’elles se mirent toutes à souffler.
C’est ainsi que sont nés les nuages.
Les plus jeunes, de leurs sommets effilés, s’amusèrent à asticoter ces moutons célestes. Ce qui eut pour conséquence de les faire pleurer. Et bientôt, toutes ces jeunes frivoles étaient parées d’un manteau blanc.
Elles firent concours de la plus belle, la plus blanche, la plus douce… et toutes étaient joyeuses.

Le seul à bouder était le soleil.
Tout d’abord, les nuages lui gâchaient la vue. Or il lui plaisait beaucoup de mirer les montagnes de là-haut.
De plus, toute cette blancheur le reflétait et il eut des problèmes de vue. Un moment, il dériva dans le ciel avant de retrouver l’ouest. Les maux de tête qu’il récolta le mirent de mauvaise humeur.

Le lendemain, il brilla de tous ses feux, faisant fondre la neige sur les sommets et étouffer de chaleur les hommes dans les plaines. L’été était là.
Le monde vieillissait, il y eut un été et un hiver.
Les montagnes pleurèrent des torrents de larmes lorsque fondit leur parure.
La lune, émue, les rassura.
Lorsque le soleil, ce vieux grincheux, avait été aveuglé, sa course avait dérivé. Depuis, il passe une saison loin de la Terre et son influence s’en trouve diminuée.
Durant ce temps, elles pourront sans crainte se couvrir de neige. La blancheur immaculée de ce manteau aura été préservée par les bons soins de la lune qui n’attend que ça pour jouer un tour au soleil.

Depuis ce temps, le soleil et la lune ne s’entendent plus.
L’hiver vient une fois par an aveugler le soleil qui s’éloigne, mais il revient ensuite se venger en faisant pleurer les montagnes.
Quant au blanc, la lune s’en charge. Tous les ans.
Elle le récupère dans les torrents, le lave, le pend.
Et le rend en hiver. Etincelant.

 

 

 


6 commentaires

  1. ferrandez jean dit :

    plein de poesie
    un vrai conte pour enfants !

  2. berangere dit :

    Bravo! en 45 minutes, chapeau! Du coup je vais fouiner un peu plus sur ton blog…

  3. Paul-louis dit :

    Encore Bravo !
    Et tu me connais avec des nuances.
    Au départ, on a l’impression que tu as le temps d’exposer tes idées et
    vers la fin, tu as envie de dire plein de choses encore, mais tu n’as
    plus de temps alors tu condenses un max, 45 minutes c’est court.
    Il ne manque plus qu’à trouver un dessinateur pour mettre en image ton
    texte qui me parait adapter à une telle transformation.
    Avis à la population restreinte des graphistes.

  4. Scorpius dit :

    Encore une fois, j’aime beaucoup ! :)
    Euh, c’est quoi polliniser ? ^^
    Ces ateliers d’écriture ça doit être super !
    Continue comme ça, c’est formidable ! :)

  5. alice dit :

    Bravo.
    C’est magnifique.

  6. Valerie M dit :

    On peut pleurer ?

    C’est un vrai paradis perdu, ton histoire.

    Bravo !

    (je transmet à une amie dessinatrice, je pense que ça peut l’inspirer)

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