Le Déchronologue, Stéphane BEAUVERGER

Caraïbes, XVIIe siècle.
Le Déchronologue vogue en maître sur la mer. Il est certainement le plus puissant bâtiment jamais conçu. Il faut bien ça pour s’opposer aux perturbations temporelles catastrophiques qui embrasent les îles et menacent l’équilibre du monde.

Depuis quelques temps, la mer des Caraïbes est le théâtre de phénomènes étranges. Alors que français et espagnols s’étripent joyeusement sur terre et sur mer, le temps semble devenu fou. En certains endroits passé présent et futur se superposent dans un ballet destructeur. Des êtres venus soi-disant du futur assistent aux phénomènes comme observateurs. D’autres en profitent pour commercer et vendre les maravillas, ces merveilles futuristes que sont les conserves, les baladeurs, l’électricité… à prix d’or.

Dans ce monde déchiré, le capitaine français Henri Villon et son équipage de pirates sillonnent les mers et les îles pour préserver leur liberté et tenter de rétablir de l’ordre dans leur époque à l’aide de leur seule arme : le Déchronologue, un navire dont les canons tirent du temps.

C’est une époque où, contrairement à ce que l’on croit, le rhum n’existe pas. Pourtant, il s’agit bien de l’époque de la piraterie, celle évoquée par les films Pirates des Caraïbes de Gore Verbinsky. Avec cette  petite nuance qu’ici, le scénario colle à l’Histoire. D’ailleurs, un peu trop peut-être, puisque l’Histoire s’emmêle et dés lors, tout devient possible. Comme de combattre la flotte d’Alexandre le Grand ou la Grande Armada, ou d’observer dans le ciel d’étranges montgolfières.

Ce que décrit l’auteur, dont c’est le quatrième roman, est une utopie exceptionnelle à l’époque des pirates et c’est le capitaine Henri Villon qui nous fait visiter.

Basé sur des faits historiques (les événements survenus à La Tortuga et la vie du gouverneur Le Vasseur), ce roman fait la part belle à la forfanterie et à la période de l’occupation espagnole. La présentation de l’éditeur fait véritablement honneur à l’ouvrage :

Lorsque des personnages hauts en couleur, au verbe fleuri ou au rugueux
parler des îles, croisent objets et intrus venus du futur, un souffle picaresque
et original confronte le récit d’aventures maritimes à la science-fiction.
De quoi être précipité sur ces rivages lointains où l’Histoire éventrée fait
continûment naufrage, où les marins affrontent tous les temps.

Récit original s’il en est, puisque tout le long nous suivons les aventures du capitaine Villon qui annonce dès la première page qu’il va mourir et que ce qui suit n’est en réalité que son histoire qu’il livre à la postérité. Histoire qui a été récupérée et reconstituée, mais dans un ordre pour le moins déroutant. En effet, les chapitres sont mélangés, comme si après avoir récupéré le manuscrit de Villon après un naufrage, l’on s’était efforcé de le remettre en bon ordre sans pour autant y parvenir. Ainsi, le lecteur passe d’un épisode à un autre de la vie du capitaine et de son équipage, rencontre quelques beaux spécimens de la populace de l’époque et apprend tout ce qu’il peut sur leurs aventures ainsi qu’un large panel de jurons imagés et assez piquants… L’histoire se dévoile petit à petit, menant vers cette fin inéluctable annoncée dès le départ. Pourtant, même en connaissance de cause, le final du roman reste un moment superbe à savourer, à apprécier en portant un dernier toast au Capitán, les yeux dans le vide, écoutant le murmure des vagues qui s’éloigne alors que la dernière page se tourne.

Chose intéressante à relever, chaque chapitre, construit dans un ordre déchronologique, s’ouvre avec une citation d’un chant de marin ou en rapport avec la mer. Citation qui est bien sûr en relation directe avec le contenu dudit chapitre. Je parle de ceci car le Transhumain propose sur son blog une liste de lecture qui regroupe tous les morceaux d’où sont tirées ces citations. C’est un travail de titan car quelques uns de ces morceaux sont malheureusement quasiment introuvables aujourd’hui. Merci donc au Transhumain. Et pour la lecture du roman, c’est un cadre audio tout à fait agréable qui permet au lecture une complète immersion dans l’univers de l’auteur. A découvrir, donc…

C’est une lecture très agréable, un voyage à tenter pour le plaisir de l’histoire et le plaisir des mots. Un roman que je ne peux que recommander aux amoureux de la mer ou aux adeptes de la piraterie, mais aussi à ceux qui n’y connaissent rien mais qu’une aventure étrange dans un monde bouleversé ne dérange pas. Un roman à découvrir.

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Stéphane BEAUVERGER, Le Déchronologue, La Volte, Paris, 2009, 389 pages.

 

 

Extrait :

Le hollandais releva la tête en m’entendant entrer et m’accueillit aimablement :

- Capitaine Villon, comment allez-vous ce matin ?
- A ravir, vraiment ! Mon téton me lance tant qu’on pourrait le croire encore rattaché à ma poitrine. Votre boucher accorde-t-il audience à cette heure ?
- Je crains que l’honneur d’avoir opéré si prestigieux patient ne l’ait submergé d’émotion, au point de fêter sa réussite jusqu’à potron-jacquet.

Jolie manière de m’avertir que le praticien local me ferait plus de mal que de bien… J’enrageai : ce sac à vin m’avait cisaillé la couenne et je souffrais pire qu’un damné.

- Mort de moi, grinçai-je en massant ma blessure, il n’y a ici aucun autre coquin qui sache un peu manier la lancette et les aiguilles ?
- Je ne crois pas, capitaine. Peut-être à bord d’un des navires attendus ?
- Où est mon tortionnaire ? Je me contenterai de ses soins d’ivrogne pour le moment.
- J’lai vu s’en aller ronfler sur la plage, intervint un des miliciens.
- Une pièce pour toi si tu m’y conduis.

L’homme lâcha ses dés et se releva pour me guider. Je le suivis en maugréant. [...]

Dans la crique, plusieurs barcasses et quelques schooners dodelinaient sous le soleil. Je n’aperçus aucun bâtiment susceptible d’appartenir à un capitaine corsaire du nom d’Ermentiers. Était-ce à dire que son bateau avait déjà pris le large ? Il faudrait que j’en reparle à Main-d’or, peut-être aurait-il observé quelque levée d’ancre avant mon réveil. Christ mort, j’aurais de loin préféré rencontrer les officiers du défunt pour dissiper tout malentendu, et cette fuite nocturne n’était pas pour me rassurer. La voix du milicien m’arracha à mes inquiétudes :

- Le voilà, capitaine, plus lent qu’une tortue.

Effectivement, le pendard n’était pas allé bien loin. Vautré sur le sable épais de la plage, la nuque cuite par la chaleur et les fesses à l’air, mon chirurgien avais la posture caractéristique des videurs de barriques. La pointe de mon épée enfoncée dans le lard de son cul rougit ne lui arracha rien de plus qu’un pet gras et méphitique. J’avais à ma merci l’ensemble du collège médical de l’île et je fus tenté un court instant de rendre le poste vacant… Mes coutures allaient devoir se passer d’une seconde opinion : cet arsouille ne décuverait pas avant la fin de la journée, à condition que les crabes ne le grignotent pas.

- Maudit cachalot ! Qu’il finisse de rôtir en enfer !

Je donnais au soldat le paiement convenu et le laissai retrouver ses dés. Soulevant péniblement ma chemise, je pus constater que la plaie suppurait sous le fil noir et que les chairs avaient gonflé autour.

- Foutre, damné corsaire !

 


Un commentaire

  1. Scorpius dit :

    Je viens de lire ta critique, et c’est vrai que ça à l’air bien sympa. :)
    Si je peux j’essaierais de me le procurer. :)

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