Le Dernier Héros

Il la regarda longuement, puis lui tendit un bras pour l’aider à se hisser sur sa monture ; le soleil était à son zénith.

Voici un extrait d’un texte écrit cette année pour le fil rouge de notre atelier d’écriture. Il s’agissait d’un cadavre exquis. Chacun reprenant en début de texte la dernière phrase du texte précédent. La phrase que l’on m’a transmis est en italique. Le reste n’est que de mon fait. Mais je dois avouer quelques emprunts à mes lectures de l’époque que les plus perspicaces perceront certainement à jour… Le texte complet est disponible sur demande au format .pdf

Bonne lecture !

 

Il la regarda longuement, puis lui tendit un bras pour l’aider à se hisser sur sa monture ; le soleil était à son zénith. Ils ne s’adressèrent aucune parole, ni ne se retournèrent pour voir le spectacle magique de la seconde lune poindre à l’horizon, drapant l’atmosphère d’un bleu surnaturel.Droit vers le soleil, ils chevauchèrent de concert, goûtant la présence de l’autre, la saveur sucrée de l’air, les muscles de l’animal se contractant et s’étirant au rythme du galop. Ils ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils eurent atteint les contreforts des monts Sedna, une immense chaîne de montagne s’étirant sur la moitié du continent, du nord au sud.
Le feu chauffait, le chaudron de voyage dégageait des odeurs de ragoût et les magnifiques lézards alezans achetés le matin même, débarrassés de leurs selles, reprenaient des forces sur unepierre proche, chauffée par les derniers rayons du premier soleil. L’homme s’assura que tout était en ordre une dernière fois, plissa ses yeux gris acier et fit un tourd’horizon du regard, puis rassuré revint vers la femme qui nettoyait ses armes. Il s’assit sur sa couverture et admira ses gestes purs, son expression concentrée, les moues fugaces qui déridaientson visage lorsqu’elle atteignait un endroit délicat, le petit bout de langue rosé qui pointait entre ses lèvres alors qu’elle était tout entière focalisée sur sa tâche.Enfin, elle leva les yeux et lui sourit. Elle remisa le fusil à canon scié dans les fontes de sa selle
et posa le revolver près de sa couverture.
Qu’elle est belle pensa l’homme. Il ne se lassait pas de la contempler. Ni elle de se laisser caresser du regard. Il goûta une dernière fois la courbe de sa nuque, ses mèches folles échappées de son catogan lors de la chevauchée, sa gorge fine et ses épaules qui appelaient ses mains. Un instant d’éternité dans un monde en déliquescence.
- Je crois que c’est prêt.
Il la regarda sans comprendre, rappelé soudain à une autre réalité.
- Le repas, insista-t-elle. Je crois qu’il est cuit. Et si tu ne l’enlèves pas du feu, ça va accrocher.
- Ah, oui.
Il se leva, plongea une cuiller dans le chaudron et servit deux bols. Comme le reste de cette journée, le repas se fit en silence. L’homme restait sur ses gardes, attentif au moindre bruit. La Pénombre s’installait. Le Premier Soleil était couché, le Deuxième n’allait pas tarder à apparaître et la Première Lune le suivrait quelques heures après. Trop peu de temps pour se reposer. Comme toujours. Il regarda les Lézardsqui s’étaient rapprochés du cercle de lumière et de chaleur de leur petit feu. Leur respiration profonde était rassurante. Ils étaient calmes. Si il y avait le moindre danger, ils seraient les premiers à réagir. Tant mieux. Il sortit son coutelas, le fit luire un instant à la lueur des flammes pour apprécier l’état du fil et de la lame, testa le tranchant du pouce, puis le fit jouer rêveusement dans ses mains, laissant son corps défier l’apesanteur et l’équilibre à chaque instant dans un balletcomplexe qui lui permettait de se libérer l’esprit et de garder ses sens en alerte.

Elle racla consciencieusement son écuelle puis reporta son regard sur lui. Elle l’avait dévoré des yeux tout le repas, avec autant d’appétit qu’elle avait mangé son ragoût. Cet homme lui plaisait, c’était son homme. Ses cheveux noirs striés de blanc mi-longs qui flottaient librement au moindre souffle d’air, son teint hâlé, ses épaules musculeuses, sa tranquille assurance, sa morosité. Tout en lui la fascinait, l’attirait irrésistiblement. C’était comme une drogue dont elle ne pouvait plus se passer. Elle l’avait en elle, dans la peau. Il ne s’était jamais rien passé et sans doute ne se passerait-il jamais rien entre eux. Mais le simple fait d’être avec lui, de le sentir près d’elle à chaque instant la transportait. Elle le vit regarder les bêtes, puis sortir son couteau et jouer avec, comme elle l’avait vu faire souvent ces derniers cycles. Elle avait appris que pendant ces moments là, il repensait à sa vie d’avant, sa famille qu’il avait perdu. Elle admira sa dextérité, les éclats que lui renvoyait la lamedansant avec le reflet des flammes, admira les muscles jouant sous le tissu, son dos solide, descendit avec une pointe d’excitation vers ses reins, regarda un instant avec convoitise la naissance des fesses puis revint sur la lame toujours en mouvement qui la berça doucement, la faisant sombrer dans un sommeil profond et serein.
Lorsqu’elle s’éveilla, il était déjà debout, préparant les Lézards qui sifflaient d’impatience de se remettre en route. La Première Lune était juste au-dessus de l’horizon, elle avait donc dormi presque dix heures. Elle se leva, fit quelques étirements pour délier ses épaules et ses jambes raidies par l’inaction et les courbatures de la veille, puis se dirigea vers le petit point d’eau près duquel ils s’étaient installé. Elle se lava sommairement et revint vers son Lézard. L’homme avait fini de ranger le camp et il ne restait plus, comme trace de leur passage, que les cendres de leur feu qu’il s’apprêtait à faire disparaître à leur tour.
– Si tu es prête, nous pouvons partir. Il reste encore pas mal de route à faire et guère plus de villages pour s’arrêter. De toute façon, j’ai bien peur qu’ils soient dans le même était que celui que nous avons croisé hier. Auquel cas, nous les éviterons.
– Entendu. Dis…, tu… tu crois que la guerre va bientôt s’arrêter ?
– La Source t’entende, fillette. Je ne suis pas dans l’esprit de ceux qui prennent les décisions, mais j’espère qu’ils en auront bientôt assez du sang versé inutilement. Cependant, j’ai déjàsuffisamment voyagé pour savoir que ceux qui prennent les décisions, justement, sont loin d’être les plus sages des hommes et que n’étant pas directement confrontés à la poussière des champs debataille ni aux éclaboussures de sang, il y a peu de chance qu’ils entendent jamais raison.
– Mais pourquoi font-ils ça ? Quel est le but de cette guerre ?
– Si seulement ils le savaient eux-même… Penses-tu que les hommes ont besoin d’une raison pour s’entretuer ? Généralement, ils le font par plaisir, par passion, par honneur, gratuitement.Certains en ont même fait leur métier et se font payer pour tuer. Cette guerre doit être comme toutes les guerres, le fruit d’une querelle idiote concernant un bout de terrain, ou alors une phrase mal interprétée par l’un ou l’autre des ambassadeurs, ou tout simplement un regard échangé alors qu’il suffisait de baisser les yeux.
Tout en parlant, il l’aida à monter, sauta lui-même sur son Lézard et jeta un dernier coup d’oeil sur l’endroit où ils avaient campé. Rien n’attira son regard. Ils avaient encore une fois eu de la chance. Mais pour combien de temps encore arriveraient-ils à passer au travers des patrouilles parcourant le pays, matant les rébellions et exterminant soigneusement chaque foyer de résistance potentiel. D’où le village qu’ils avaient traversé la veille, encore fumant de l’intervention des milices ennemies.
Dans les rues, les corps gisaient pèle-mêle, le plus souvent face contre terre, tués alors qu’ils fuyaient pour sauver leur vie. Quelques uns, plus rares, étaient mort avec des outils de paysans à la main, transformés en armes pour l’occasion. Mais face à des guerriers avertis, ils n’avaient aucune chance. Le bétail avait été emporté, les bêtes malades égorgées sur place. Ils s’étaient hâtés de sortir de ce cimetière en plein air et n’avaient enfin pu respirer que de l’autre côté. La femme avait tenu à descendre de Lézard pour prononcer une prière pour les morts. Il l’avait accompagné plus par compassion que par conviction. La Source, ça faisait longtemps qu’elle l’avait abandonné.

Lorsque lui aussi avait été attaqué chez lui par une bande de soudards. Il en avait envoyé trois au tapis avant de se faire lâchement assommer par derrière. En reprenant ses esprits, il s’était retrouvé solidement attaché à une chaise de sa fabrication, un silence de mort imprégnant la maison. Les hommes ne lui avaient fait aucun mal. Pourtant il avait du sang sur ses habits et le visage. En fait, la pièce avait les murs couverts de sang. Il avait reconnut dans les chiffons posés au sol devant lui les jupes de sa femme et de sa jeune fille, déchirées et lacérées. Et au pied du mur, leurs corps souillés et exsangue. Il avait crié et pleuré plusieurs heures. S’était débattu à s’arracher la peau des poignets et des chevilles. Se mettant presque les os à nu. Il avait crié et pleuré jusqu’à ne plus avoir de force pour ouvrir la bouche, la gorge tellement sèche et irritée qu’il n’émettait plus qu’un faible sifflement.
Durant ces heures, il avait appelé la Source, l’avait prié, supplié, puis injurié. La colère était montée en lui, suppléant le désespoir. Une haine immense s’était emparée de son âme, avait grossi comme une boule au creux de ses entrailles. Les pulsations de son coeur résonnaient à ses tympans, lui faisant garder les yeux ouverts, mais il avait perdu toute lucidité. Il avait été libéré le lendemain midi par un groupe d’amis qu’il devait aider aux champs et qui s’inquiétaient de son absence. Sans dire un mot, il s’était emparé de sa cognée et avait marché jusqu’au village. Arrivé devant la taverne, il avait attendu, incapable de se décider à entrer. Les regards inquiets qu’on lui lançait glissaient sur lui. Il n’avait plus conscience que d’une chose : ceux qui avaient fait ça devaient payer. Le shiriffe était arrivé avant qu’il se décide. Il l’avait délicatement désarmé, emmené à sa suite dans ses locaux et fait appeler un chirurgien qui l’avait examiné. Puis avec quelques hommes, ils étaient tous retournés à sa ferme où les décès avaient été constatés et les corps inhumés. Au moment de jeter la première poignée de terre, quelque chose avait craqué en lui et il avait recouvré sa raison. La boule de haine avait disparu. A la place, il y avait une lucidité froide au service d’un esprit aiguisé par la douleur. Une combinaison mortelle.
Dans le mois qui suivit, le Shiriffe enregistra le décès de huit personnes, toutes mortes dans des circonstances aussi tragiques qu’énigmatiques. Toutes connues pour être des criminels sans qu’on ai jamais pu les prendre sur le fait. A la fin de ce mois, le fermier qui avait perdu sa famille avait mis le feu à sa maison et était parti sans se retourner. Et maintenant, quinze après, il se retrouvait en compagnie de cette jeune femme qui avait croisé sa route et ne l’avait plus quitté. Retrouver une compagnie, surtout féminine, avait été très dur au début, mais elle était très réceptive à ses sautes d’humeur et les respectait. Ses questions n’allaient jamais trop loin et la seule fois où ç’avait été le cas, elle l’avait senti et n’avait pas insisté. Finalement, c’était une compagne agréable, discrète et volontaire. Et elle savait se servir des armes qu’elle entretenait régulièrement. Il avait eu l’occasion de s’en apercevoir. Il savait qu’elle allait dansle sud pour retrouver la trace de ses origines, elle lui en avait parlé en peu de mots. Lui allait dans le sud au Temple des Trente. Son passage dans l’armée l’avait écoeuré. Là où il pensait trouver une nouvelle famille et un exutoire à cette colère qui ne le quittait plus, il avait trouvé encore plus de violence, d’inepties et d’imbéciles. Ces derniers étant généralement les chefs. Pourtant, il avaitappris à en tirer parti. Il s’était formé, entraîné, son corps encore jeune et rompu aux travaux des champs avait rapidement pris le pli de ces nouveaux exercices. En quatre ans, il était devenu un bretteur hors pair, admiré et craint sur le champ de bataille. Puis il avait commencé à monter les grades de la hiérarchie. Son ouverture d’esprit et sa faculté d’adaptation lui avaient ouverts bien des portes que ses origines modestes lui auraient hermétiquement fermé en temps de paix. Il avait étépromu général et était devenu, peu de temps après, le seul responsable d’un des plus grands massacres que la guerre aie fait. Bien sûr, il avait suivi les ordres. Bien sûr, on était en temps de guerre. Mais lorsqu’après l’attaque de la ville il avait arpenté les rues, il avait vu ses hommes aller de maison en maison, piller et voler, violer les filles devant leurs pères, tuer les jeunes enfants, éventrer les femmes enceintes. Le feu, les cris, l’odeur du sang. Tout ça l’avait ramené à sa propre histoire. Il avait enfourché son Lézard et nul ne l’avait revu.

Après trois longues journées de voyage sous des soleils brillant de tous leurs feux, ils arrivèrent enfin en vu des remparts de la Cité Blanche. Du moins, de ce qu’il en restait.
La Cité était en train de tomber. La vaste plaine bruissait du cliquetis des armes et des armures, l’air était saturé de la fumée de la ville en flamme. Devant eux s’étendait une armée assoiffée de sang et derrière les remparts qui s’effondraient, plus aucun endroit n’était sûr…

 


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